Histoire et culture

La Libération de Paris vue par deux Aveyronnais : journal de Geneviève Lépine

Vendredi 25 août : Paris pavoise.
parislibtank-1Toutes les maisons sont pavoisées, malheureusement beaucoup de drapeaux communistes. Je prends mon service comme les jours précédents. En rentrant déjeuner je croise tout un défilé de FFI et de la population ivryenne fêtant la Libération. On ne peut goûter une joie sans mélange lorsque l’on songe à tous ces morts et surtout en voyant ce défilé surmonté de drapeaux rouges, passant dans les rues poings levés au chant de l’Internationale. Puissions-nous ne pas gâcher la paix ! On a le coeur serré et les yeux humides et l’on ne peut se arriver à se réjouir vraiment. Des camions américains sont passés dans Ivry, je ne les ai pas vus étant en service mais j’ai entendu les rumeurs de la foule les acclamant. Le soir en rentrant au centre je croise un convoi américain sur la place de la mairie. La foule assaille les voitures, les jeunes filles embrassent les soldats, leur jettent des fleurs. Ils répondent d’un sourire fatigué à l’enthousiasme de la foule. Ils ont l’air harassés, leurs visages sont hâlés par le soleil. On se demande si on ne rêve pas en voyant les uniformes kakis. Paris à l’air calme. Je tente de rentrer à la maison. Tout va bien jusqu’à la place d’Italie, les barrages sont en partie défaits et les gens se précipitent sur les arbres pour les débiter en bois de chauffage.
Place d’Italie, je tombe dans un convoi américain qui prend l’avenue des Gobelins, la foule est amassée sur les trottoirs, aux fenêtres des maisons et ne cesse de les acclamer. Cet enthousiasme au milieu du pavoisement tricolore de toutes les fenêtres réconforte un peu. Je descends l’avenue des Gobelins en même temps que les chars lorsque tout à coup un coup de feu part d’un toit. Aussitôt les américains se mettent en position de tir. La foule anxieuse s’écrase aux portes cochères et contre les maisons, je prends ma bicyclette à la main et descend l’avenue à pieds, les coups de feu se répandent, je ne suis pas très rassurée.
Je m’aperçois alors que toutes les vitrines sont brisées, de nombreuses fenêtres écornées. Il y a du avoir de sérieuses batailles. Des mannequins de soldats allemands sont pendus aux fenêtres. pendant un moment d’accalmie je réussis à traverser l’avenue par de petites rues, j’arrive à rejoindre le bd de Port Royal et l’Observatoire. Là les coups de feu reprennent. Ce ne sont plus les Américains qui répliquent mais les FFI, brassards aux bras et armes à la main, ils se faufilent le long des maisons c’est une fusillade générale dans le quartier et je suis obligée de faire bien des détours pour arriver jusqu’à la maison, fourbue et un peu émue. Papa et maman sont soulagés de me voir arrivée car ils étaient assez inquiets.
Le spectacle de Paris pavoisé aux couleurs françaises, anglaises et américaines est réconfortant et cela me fait un peu oublier les pénibles impressions d’Ivry. Heureusement qu’il y a le téléphone, on fait chaque jour le tour des amis en quête de quelques nouvelles.
Samedi 26 août
Les rues sont de plus en plus pavoisées. Tout le monde arbore à la boutonnière un insigne tricolore, les femmes et les jeunes filles sont vêtues aux trois couleurs.
A chaque instant lorsqu’on entend un bruit de voiture, on se précipite à la fenêtre pour « voir » les libérateurs, les saluer, les applaudir. Les voitures des FFI aux grandes lettres blanches et croix de Lorraine sont mêlées aux petites voitures américaines et aux autos blindées. Une atmosphère de liberté, de joie, d’air pur plane sur la capitale. Dans les journaux on annonce pour l’après-midi le défilé des généraux Leclerc et de Gaulle de l’Arc de Triomphe à Notre-Dame où sera chanté un Te Deum. Papa rentre déjeuner assez tard. Nous décidons d’aller à la Samaritaine pour assister au passage du défilé rue de Rivoli. Nous partons vers 2 heures et c’est vraiment curieux de voir toute la foule dans les rues en particulier sur le bd Raspail se dirigeant dans la même direction, munis de drapeaux .

parislibsamar-1Nous sommes reçus à la Samaritaine par un administrateur et nous nous installons à un balcon du 2ème étage. La foule est amassée dans la rue compacte mais tenue par des FFI aux brassards tricolores. Les agents ont endossé à nouveau leur uniforme et tentent de régler la circulation. De véritables grappes humaines sont suspendues aux voitures stationnées aux coins des rues, toutes les fenêtres sont grouillantes de monde. En attendant le défilé des voitures de toutes sortes passent à toute allure dans chaque sens. Toutes les mains s’agitent sur leur passage.
Enfin, après un arrêt de quelques secondes à la Concorde on voit apparaître venant de la Concorde quelques motocyclistes immédiatement suivie à une allure très rapide d’une voiture découverte où l’on a à peine le temps de reconnaître le général de Gaulle. La foule hurle, trépigne. L’enthousiasme est à son comble. Suivent ensuite quelques voitures d’officiers parmi lesquels on reconnaît le général Leclerc.

Tout à coup arrivent ce que tout le monde appréhendait sans oser l’exprimer : un coup de feu part d’un toit, immédiatement suivi d’une rafale de mitraillette, une véritable panique s’empare alors de la foule qui au milieu des cris reflue vers les rues transversales, des portes cochères. Les gens tombent doivent être piétinés, des bruits de glaces cassées arrivent jusqu’à nous. Toute cette foule, il y a un instant encore si joyeuse se trouve terrifiée. On avait oublié la guerre depuis quelques heures mais des traîtres se chargent de nous ramener à la réalité.
Après être restés quelque temps dans le magasin, nous rentrons à la maison, au milieu des coups de feu incessants dans tout Paris, il paraît que cela a éclaté sur tout le parcours même à l’intérieur de Notre-Dame mais le général de Gaulle n’est pas touché ni personne de son entourage.
Je prends ma bicyclette et vais voir Georges à l’hôpital. On éprouve un sentiment de fierté à approcher ces garçons qui au péril de leur vie ont contribué à la libération de notre beau Paris.
(…).

Geneviève Lépine.

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