Histoire et culture

Christian Lemasson et l’Histoire du Couteau de Laguiole

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Interview de Christian Lemasson

-juin 2010-

lemasson_visageAvec cet ouvrage vous brisez bien des légendes ?
Peut-être, mais est-ce si grave que Calmels ne fut pas le premier coutelier de Laguiole mais le troisième ou que le premier Laguiole stricto sensu ne soit pas apparu en 1829 mais plutôt entre 1850 et 1860… L’important est que le Laguiole existe.

Autre légende que vous mettez à bas, la rivalité Thiers-Laguiole ?
C’est la Guerre de 14 qui a précipité la fin de la production des couteaux à Laguiole. Comme il fallait satisfaire les commandes, les Laguiolais ont sous-traité aux Thiernois à qui ils envoyaient leurs modèles de couteaux. Ils s’entendaient très bien car il y avait des relations très anciennes entre les deux villages. Même si l’un des couteliers de Thiers, voyant les médailles récoltées par Calmels à partir des années 1880, eut l’idée de déposer la marque Laguiole.

Justement pourquoi Laguiole n’a pas su se mettre sur un pied d’égalité avec Thiers ?
A Laguiole, comme à Châtellerault ou à Nogent, chaque coutelier faisait tout. A Thiers, le travail était organisé par rangs depuis le XVIIe siècle. Il y avait une sorte de division du travail  par tâche – façonneurs de manches, monteurs de couteaux, forgerons à domicile. Ce système générait des coûts plus bas.
Quand le train est arrivé dans le Massif Central, les couteliers de Laguiole sont partis aux quatre coins de France pour faire connaître la qualité de leur travail. Ils ont récolté des médailles, vendu leurs couteaux aux limonadiers aveyronnais de la capitale, tout fiers de montrer le savoir-faire de leur pays. Mais, ils n’ont pas été capables d’investir pour profiter de cette renommée du fait notamment de l’enclavement du pays et de l’absence d’un réservoir de main d’œuvre sur place. D’où la sous-traitance avec Thiers.

Le renouveau du Laguiole auquel on assiste aujourd’hui pourrait-il avoir des conséquences sur les autres coutelleries françaises ?
Les couteliers aveyronnais sont des battants, ils se bougent, ils ont développé des solidarités qui restent actives. Aujourd’hui, la plupart des couteliers de Laguiole ont pris l’habitude de travailler ensemble sous une bannière commune et sans mettre leurs marques en avant comme on a pu le voir pour le centenaire de l’abeille. Ces réseaux leur permettent d’être beaucoup plus efficaces que les Auvergnats. C’est étonnant de voir le dynamisme des entreprises aveyronnaises par rapport à la plupart des entreprises Thiernoises.
Les  entreprises qui font des produits de qualité et qui se bougent s’en sortent. Il y a aussi des importateurs qui marchent bien et qui utilisent leurs marques en faisant croire que ce sont des couteaux français. Malheureusement, il y a en d’autres qui regardent le corbillard passer en pensant que la prochaine fois ce sera peut-être leur tour…
Pour mémoire, on rappellera qu’en 1945, la France comptait 600 entreprises de couteaux qui employaient 12 000 personnes. Aujourd’hui, on recense moins de 80 entreprises pour 3000 personnes au maximum…

La vie est un éternel recommencement…Et le culte de la nouveauté nous induit parfois en erreur. Ainsi, le premier laguiole alu ne fut pas celui de Starck mais celui de Glaizou, surnom du coutelier laguiolais Jean Léon Glaize. Il ne servait pas épater la galerie dans les dîners parisiens mais à survivre dans les tranchées…

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