Agriculture

Un projet de porcherie de 5000 têtes agite le sud-Aveyron

La ruralité se réduit-elle à l’agriculture ? Et quelle agriculture pour l’Aveyron ? Un cas pratique qui fait réfléchir : le projet d’une porcherie géante (5000 têtes) en sud Aveyron. La viande est destinée à Carrefour et au jambon de Bayonne. Sur place ça tousse.

D’autant qu’en Aveyron comme ailleurs, des petits salaisonniers permettent aux éleveurs de mieux valoriser leurs cochons et surtout proposent aux consommateurs des jambons jusqu’à 30% moins chers que Carrefour

Un projet d’extension de porcherie agite le pays du Rance en sud-Aveyron. Bruno Bélières, éleveur bovin et porcin dans la commune de Brasc, souhaite tripler la surface de sa porcherie. Un projet qui devrait à terme abriter 530 truies et 4200 porcs. Ils seront destinés aux abattoirs de Capdenac de la Fipso (coopérative agricole Filière Porc du Sud-Ouest). Les jambons intégreront la filière IGP Jambon de Bayonne et la viande sera distribuée dans les hyper Carrefour.
Montant de l’Investissement : environ 2 millions d’Euros et trois emplois créés sur place. Le projet a reçu le soutien de la Chambre d’Agriculture. Le projet suscite des oppositions y compris chez des agriculteurs. Exemple René Bec éleveur Bio de Brasc qui écrivait dans l’hebdomadaire le Progrès Saint-Affricain à propos du monde rural : «Il est regrettable de voir que l’on a oublié que notre monde rural n’est pas exclusivement composé d’agriculteurs… Il y a aussi le tourisme, les artisans, entrepreneurs, ouvriers, retraités etc … qui eux aussi ont le droit de vivre dans un monde propre. »

Car comme pour les éoliennes, c’est le genre de projet qui divise la population.  Les opposants ont fait signer une lettre de pétition à 1800 personnes. Principale crainte : que les 15 000 tonnes annuelles de lisiers ne se retrouvent dans l’eau du Tarn tout proche. Selon l’éleveur, cela représente 4 litres de lisier par m2, sur une surface de 250 ha, ce qui, selon lui, est tout à fait acceptable, «sinon on n’aurait jamais eu l’aval de la direction des Services Vétérinaires avant de déposer le dossier.» explique Bruno Bélières. «Ici la terre n’est pas très profonde, il y a des fortes pentes et la qualité de l’eau n’est déjà pas fameuse selon les techniciens » argumente pour sa part Claude Fricaud porte-parole de l’Association pour le développement durable dans la vallée du Tarn. «Il faudrait commencer à balayer devant sa porte car à Trébas, où la mairie est opposée à notre projet, tous les égouts se déversent dans le Tarn ce qui n’est pas sans conséquences puisqu’il y a une maison de retraite dans la commune » explique pour sa part Bruno Bélières.

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Pour un tel projet, il y a une procédure d’enquête publique. Un  commissaire enquêteur est venu sur place recueillir les témoignages. Le dernier jour de sa mission, la FDSEA est venue apporter son soutien à l’éleveur. D’autres avis consultatifs sont attendus comme celui du Parc Régional des Grands Causses. Une porcherie de 5000 têtes, ça ne  colle pas forcément avec l’image de la nature Aveyronnaise. Car si sur les lisiers, on est encore très loin sans doute des saturations des sols bretons c’est la noria des camions qui inquiète également. Pourquoi Capedenac alors que l’abattoir de Lacaune est à une vingtaine de kilomètres ? Pourquoi Carrefour alors que les salaisonniers aveyronnais manquent de matières premières ? Ainsi, en va-t-il de Jean-Paul Bories qui dirige l’entreprise de Salaisons éponyme à moins de 10 km. «Pour ma part, je ne suis pas contre le projet. Je pense qu’on en est encore loin de la saturation bretonne, et si on peut prélever quelques cochons pour Lacaune, ce sera une bonne chose. » C’est à la préfète que reviendra la décision.

«Pas question d’opposer un modèle aux autres ? »

Ce projet d’extension de la porcherie de Brasc a le soutien de la Chambre d’Agriculture ?
En dehors de la Bretagne, la filière porcine est en perdition. 50% des volumes nécessaires aux entreprises de salaisons du Sud de la Loire sont achetés à l’extérieur. Voilà pourquoi je m’acharne à développer une filière porcine* au sud de la Loire.

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Mais cette situation de pénurie n’est-elle pas plutôt le résultat d’un cours du porc qui ne permet pas aux éleveurs de s’en sortir. Cet été, les éleveurs ont mené des opérations pour demander que la traçabilité des produits soit affichée et faire valoir ainsi l’origine France ?
C’est une filière d’une fragilité extrême. Mais si la Chambre d’Agriculture a maintenu un centre de formation à Villefranche-de-Rouergue, c’est bien parce que je crois à une potentialité de développement de la filière porcine au sud de la Loire.

Vous mettez en avant les sigles de qualité, mais dans le cas de la porcherie de Brasc, l’origine Aveyron ne change rien à la donne puisque les jambons sont destinés à l’IGP jambon de Bayonne ?
Je suis conscient qu’on ne pourra pas maintenir une filière porc sans stratégie de différenciation liée au terroir mais ce genre de débat est très difficile à l’INAO où j’interviens. Il n’est pas facile de faire évoluer le cahier des charges des producteurs.

Cette porcherie n’est-elle pas un peu symbolique d’un productivisme agricole qui peut sembler anachronique dans un pays comme l’Aveyron ?
Avec de tels arguments, on va finir par vider nos territoires. Dans certains cantons, on est à 5 habitants/km2, si on ne fait rien, il ne va plus rien rester. Pour une fois qu’on a un entrepreneur qui prend des risques et va créer des emplois, on va chercher des arguments pour tuer son projet dans l’œuf. A condition qu’il soit « clean », ce n’est pas raisonnable de dire qu’il y a trop d’animaux.
Ce que je cherche en Aveyron, c’est à maintenir les 9000 agriculteurs installés sur le territoire, car si on ne fait rien, ils seront 6000 d’ici peu. Je suis pour la diversification car l’agriculture n’est pas une. Il n’est pas question d’opposer un modèle aux autres.

*En Aveyron, la filière porcine est passée de 145 500 bêtes (truies et porcs à l’engraissement) en 2000 à 110 000 bêtes en 2008. (source Agreste)