Histoire et culture

La Libération de Paris vue par le Docteur Gondal

Les Allemands ont capitulé !
Chacun sait que nous sommes à la phase culminante de la lutte.
De gros nuages de fumée s’élèvent dans le prolongement du boulevard Raspail vers la rue de Rivoli et le Concorde. On dit que ce sont des tanks allemands qui brûlent. Vers 5 heures, la canonnade diminue sensiblement. Je sors un peu pour me rendre compte – je ne puis aller plus loin que la rue de Bellechasse car des tanks français sont toujours en position et continuent encore un peu à tirer sur la chambre des Députés où quelques résistants tiennent encore. Je remonte vers St Germain des Prés. Au coin de la rue de Seine, est amassée une foule assez importante pour observer le Sénat , le drapeau allemand y est toujours. A ce moment une caravane de voitures escortée de police passe à bonne allure vers le bd St Michel. C’est le général de Gaulle que je vois très bien. Après une courte visite aux barricades abandonnées de St Michel Cluny, je repasse à la rue de Seine et j’ai la joie de voir le drapeau français sur le Sénat. L’état-major allemand de l’hôtel Scribe a capitulé parait-il pour tout Paris. La foule dont les nerfs sont tendus depuis plusieurs jours et surtout aujourd’hui frémit et laisse éclater sa joie.
Cette foule plus ou moins dispersée n’a d’ailleurs pas cessé de circuler dans les rues pendant toute la bataille quitte à disparaître en un clin d’oeil dans les maisons au moment des fusillades occultes des toitures. C’est un de ces épisodes qui m’a obligé à mettre un quart d’heure pour rentrer de la rue des St Pères à chez moi. Marcelle était restée un peu nerveuse à la maison car elle attendait avec un peu de fébrilité Geneviève qui nous avait téléphoné son retour d’Ivry pour dîner après une absence de trois jours. Elle arrive enfin vers 8 h après avoir été retardée par des colonnes de blindée et mitraillades des toits … toujours
Ainsi s’achève cette journée mémorable du 25 août où les nerfs de chacun tendus par l’enthousiasme en même temps que par l’anxiété et l’excitation exigent une nuit de repos et de calme.

Samedi 26 août : Le Général de Gaulle défile
La nuit a en effet été très reposante. La matinée toujours très ensoleillée et chaude montre encore une animation joyeuse des rues. Près de la chambre des Députés, on balaye les débris vitrés et Dieu sait qu’il y en a. Brèches sur les blockhaus de la Chambre, Place de la Concorde; voitures et tanks allemands calcinés surtout en face du Ministère de la Marine et de l’hôtel Crillon. Dans les Tuileries, nombreux blindés ou tanks au repos en campement plus ou moins pittoresques les soldats faisant leur toilette au bord du bassin. Cela vaut bien quelques photos. On dit que l’après-midi un défilé du Général de Gaulle aura lieu de l’Etoile à l’Hôtel de Ville et déjà on commence à prendre place.
(…) Foule exceptionnelle qui ne ménage pas ses applaudissements à toutes les voitures disparates, FFI et voitures militaires qui circulent dans le même sens mais de façon plutôt désordonnée. Cela sent évidemment l’improvisation et le désordre mais en somme excusable. Le général de Gaulle et Leclerc défilent à toute allure au milieu de cette ruée mal ordonnée de tanks et de voitures. Soudain à 16 heures, on entend crépiter des coups de feu toujours des toits et probablement sur tout le trajet. On voit la panique d’un sauve qui peut général dans la perspective de la rue de Rivoli jusqu’au Palais Royal. La fusillade crépite de plus en plus car les soldats et la FFI répondent bien plus fort encore. Il est difficile de dépeindre le tableau. L’anxiété avec la fureur est empreinte sur tous les visages. On dit que la fusillade a eu lieu sur tout le parcours et l’on ne peut découvrir les fautifs sans doute nombreux et répondant à un ordre organisé, allemands en civil probablement. malgré la panique, je crois qu’il y a eu moins de victimes que l’on pourrait craindre. Nouvelles rafales de mitraillettes intermittentes dans la rue St Honoré. En rentrant par la rue Dauphine, je vois une femme que l’on a rasée et qui est presque lynchée. Délatrice probablement.
Le calme est de nouveau revenu quand je rentre à la maison. On dit que des coups de feu auraient été tirés jusque dans la cathédrale même sur le général de Gaulle qui n’aurait pas été atteint.
Cette forme de guerre odieuse exaspère chacun d’autant qu’elle paraît très difficile à réprimer. La situation s’éclaircira bientôt je l’espère.