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Interview de Pierre Encrevé, Commissaire de l’Exposition Soulages du Centre Pompidou

Ami et grand spécialiste de Soulages auquel il a consacré de nombreux livres, Pierre Encrevé, ci-dessous à gauche de Pierre Soulages, est l’un des deux commissaires de l’exposition avec Alfred Pacquement, directeur du musée du Centre Pompidou qui avait déjà été le commissaire de la première exposition Soulages à Beaubourg en 1979.

A votre avis, quelle est l’influence de l’Aveyron sur l’œuvre de Soulages ?
On ne peut pas faire de lien direct. Ce qui est clair, c’est qu’il a été formé à un certain type d’esthétique par quelques éléments qu’il a “sélectionnés” quand il était enfant. Il a été sensible par exemple à la cathédrale de Rodez et notamment à ce grand mur nord, sans ouverture, ni ornementation, sans le moindre élément de distraction.
Très tôt, il a été marqué plus encore par l’architecture de Conques et l’art roman. Il a également apprécié les paysages désertiques et dénudés de l’Aubrac. Il était aussi très sensible aux statues-menhir du musée Fenaille de Rodez. S’il a retenu ces éléments c’est qu’ils correspondent à son esthétique et à l’éthique qui y correspond.

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Il est né en 1919 dans une autre France que celle d’aujourd’hui. C’était un enfant solitaire qui a passé beaucoup de temps dans les boutiques des artisans du cuir, du fer et du bois de la rue Combarel à Rodez. Cela lui a donné le goût des outils, ce qui a contribué à faire de lui un peintre original. Car il travaille avec des pinceaux de peintres en bâtiments, il fait ses racles avec ce qui lui tombe sous la main. Et il va chercher du brou de noix comme les menuisiers qu’il voyait, enfant, utiliser pour peindre leurs meubles ou le goudron utilisé par les cantonniers.
Il est à la fois l’héritier d’une tradition de la campagne austère, sans luxe, ni confort et de l’autre de cette tradition urbaine liée à l’artisanat.

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Là aussi ce n’est pas forcément lié à l’Aveyron où comme partout, il n’y eut pas que des résistants… Mais il y a chez lui quelque chose de très fort lié à l’éducation qui vient de sa mère, paysanne aveyronnaise originaire de Comps-la-grand-Ville. Proche de l’abbaye de Bonnecombe (ci-dessus), c’était un milieu dominé par une paysannerie plus sensible au clergé régulier qu’au clergé séculier. D’où une éthique de l’austérité, très loin du divertissement. Il y a chez lui une aptitude à la solitude, une fermeté, un côté debout, droit. Sa peinture obéit à un impératif intérieur esthétique lié à un impératif éthique, qu’il a acquis dès son enfance.

Comment Pierre Soulages vit-il les polémiques qui ont accompagnées ses vitraux de Conques ou celles qui naissent aujourd’hui avec le projet de musée à Rodez autour de son legs ?
Pierre Soulages est inscrit dans sa peinture comme l’étaient Cézanne ou Picasso. Seule compte sa peinture. Le reste est loin de lui. Il a fait cette donation à Rodez en grande partie parce qu’il est lié à Conques par ses vitraux. Ce musée est une prolongation de son travail de Conques.
Le fait que des gens aient du mal à pénétrer dans la spécificité de son art – ce qui n’est pas simplement le cas d’Aveyronnais- tient à une méconnaissance de l’art abstrait. Mais enfin, il y avait 350 000 visiteurs par an avant les vitraux de Soulages à Conques, il y en a maintenant 500 000…
Les Aveyronnais ont mis longtemps à découvrir qu’un génie de la peinture avait grandi parmi eux, à faire le lien entre la grandeur austère de son œuvre et les côtés austères de l’Aveyron.
Ses vitraux ne cherchent pas à se faire voir eux-mêmes mais à faire voir l’architecture de l’abbatiale et donc à montrer ce que les anciens de la région avaient fait, en quoi ils étaient d’excellents architectes de la lumière et de l’espace.
Quant au musée, c’est bien la municipalité qui a choisi de le faire. Soulages a répondu oui à la demande de donation du maire de Rodez. Il souhaite un musée “pédagogique”, où les gens puissent comprendre tous les processus de création des vitraux et des gravures. Bref, un musée axé sur la possibilité de comprendre l’acte de créationsoulages_conques2

Pierre Soulages, symbole de l’art contemporain, apparaît parfois comme l’incarnation de l’incapacité d’un système culturel français dominé par des élites à faire comprendre l’art au plus grand nombre ?

Depuis Malraux et Lang, il y a eu un grand effort pour développer les musées en France. Il y a désormais des cours d’histoire de l’art dans les lycées, car cette question est d’abord un problème d’éducation. Cette grande exposition du Centre Pompidou est faite aussi pour cela, pour ouvrir l’art de Soulages au grand public.
Il faut prendre conscience de ce fait peu banal que Pierre Soulages n’est pas originaire des élites intellectuelles. Même dans ce pays socialement clivé quelqu’un qui n’est pas du tout originaire des milieux culturels a pu parfaitement développer un art absolument rigoureux qui est reconnu par tous et qui ne recourt pas à la séduction.
Car son art va chercher chez vous quelque chose de très profond, lié au sacré. Accéder à son art demande du temps et du silence. Cela suppose de désapprendre une esthétique de grande consommation. Mais c’est un choix que n’importe qui peut faire.

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